Pourquoi prendre la parole sur ce sujet ici ?

Je prends la parole en tant que femme. Une femme concernée. Une femme engagée pour façonner une société qui laisse plus de place et plus d’opportunités à chaque individu.
Je prends la parole en tant que Polynésienne, à l’intersection des discriminations qui touchent les femmes et les peuples autochtones.
Et enfin je prends la parole en tant que photojournaliste, qui a tant à dire sur le sujet.

Enfin, je prends la parole parce que cette cause nous concerne toutes et tous, qu’on y pense ou pas, qu’on le veuille ou non. Les femmes représentent environ la moitié de la population mondiale, et la totalité des humains de cette planète sont nés du corps d’une femme. Comment ne pas être concerné(e) par le sort des femmes ?

Si pendant des années, ma communication en tant que photographe s’est faite en pointillés, de façon erratique, le 8 mars a été un RDV régulier sur mes réseaux sociaux car l’abolition de toutes formes de domination et l’égalité de traitement des femmes et des minorités est une de mes convictions les plus profondes.

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Le 8 mars : pourquoi et pour quoi

Être une femme en 2026

Le 8 mars est l’occasion de se rappeler ou d’apprendre qu’être une femme, c’est faire partie de la moitié de la population qui a statistiquement (chiffres français) :

75 % de risque d’être victime de violences conjugales physiques et/ou sexuelles (source : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure)

91 % de risque d’être victime majeure (femme) de violences sexuelles enregistrées (dépôt de plainte ou main courante)
83 % de risque d’être victime mineure (fille) de violences sexuelles enregistrées (source : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure)

22,2 % de salaire en moins qu’un homme à compétences et niveau d’expérience égaux (source : Insee, 2024)

24,2 % moins de chance d’obtenir un emploi (chiffre mondial – source : Organisme mondial du travail, 2026)

12,5 % plus de risque de baisse de salaire au retour d’un congé parentalité (source : Insee, 2022)

70 % de risque d’avoir une charge mentale professionnelle et personnelle très élevée (source : Ifop, 2025)

30 % plus de risque qu’un homme de faire un AVC en raison d’un mauvais diagnostic (source : Inserm)
C’est un chiffre parmi d’autres qui met en lumière le fait que les études cliniques sont faites en majorité sur des patients masculins et les études de recherche en santé des femmes représentent seulement 10% des budgets. Les femmes sont donc victimes de biais de genre en termes de santé, et donc moins bien et/ou moins vite diagnostiquées que les hommes.

Être une femme, c’est aussi être la personne :

  • dont la parole compte moins (moins de place et moins de temps de parole dans les cercles publics – réunions, débats… – et privés)
  • dont la parole est tournée au ridicule (les termes « pipelette » et « hystérique » sont quasiment exclusivement utilisés pour désigner des filles ou des femmes)
  • dont la parole est sans cesse remise en cause (banalisation des faits lors d’un dépôt de plainte dans 2/3 des cas par exemple selon une enquête de Nous Toutes menée en 2021)
  • dont on parle du corps et de la tenue plutôt que des performances dans le sport de haut niveau
  • qu’on percevra comme infirmière plutôt que médecin, secrétaire plutôt que cheffe d’entreprise, sage-femme plutôt que gynécologue…
En bref, être une femme en 2026, c’est encore loin d’être l’égale de l’homme.

8 mars, la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes

Marquer le 8 mars comme la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, c’est utiliser sa voix pour rappeler que dans l’Histoire, la femme n’a jamais été et n’est toujours pas l’égale de l’homme. Voici quelques exemples récents :

21 avril 1944 : les femmes françaises deviennent des citoyennes. Pour référence, les « esclaves de couleur » obtiennent pour la première fois le droit à la citoyenneté en 1794, soit 150 ans avant les femmes, ce qui montre bien que les femmes étaient considérées comme une catégorie marginalisée jusqu’à récemment.

29 avril 1945 : les femmes votent pour la première fois en France.

13 juillet 1965 : la loi française autorise les femmes mariées à ouvrir un compte bancaire en leur nom et à travailler sans le consentement de son mari, au même titre qu’une célibataire ou une veuve.

Ces exemples historiques témoignent d’une différence sociétale et juridique, mais ne reflètent pas entièrement le poids qui pèse encore sur les femmes au quotidien. 

Le 8 mars, c’est le jour pour réclamer une égalité de traitement effectivement appliquée au quotidien, et surtout mettre en lumière les biais de genre.

Même si en anglais, cette journée porte le nom de Women’s Day, le 8 mars n’est pas la « Journée de la femme », mais la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes.

Ce n’est pas le jour pour vendre aux femmes de quoi être plus belles, et encore moins de quoi faire le ménage. C’est quand même cynique de penser que c’est convenable de réduire les femmes au ménage le jour dédié à leurs droits, non ?

Bien sûr, si certaines veulent se faire plaisir avec des offres commerciales alléchantes, c’est leur choix, mais les commerçants devraient, eux, arrêter d’utiliser l’alibi du 8 mars pour perpétuer l’idée que les femmes ne méritent que des remises commerciales, quand de nombreuses inégalités subsistent. (Et si les promotions sont inférieures à 22,2%, l’écart de salaire homme/femme, on se fait encore avoir en tant que femme !)

Il y a des combats bien réels auxquels les femmes doivent faire face dans toutes les sphères de leur vie. Le 8 mars, c’est pour rappeler que si vous aimez les femmes et voulez joindre l’action à la parole, alors il existe plein de causes à soutenir et à porter plutôt que faire des remises destinées aux femmes.

Comment célébrer dignement la journée du 8 mars ?

Si vous voulez une vraie égalité homme/femme, alors il existe beaucoup de causes à soutenir et à porter plutôt que faire des remises destinées aux femmes.

A l’occasion du 8 mars, vous pouvez par exemple :

  • mettre en avant des parcours de femmes inspirantes ou dévouées à faire évoluer les conditions et vies de femmes
  • mettre en lumière des inégalités encore mal ou pas documentées
  • soutenir des associations ou centres d’accueil financièrement
  • demander aux femmes autour de vous ce dont elles ont réellement besoin, et réfléchir à des solutions à leurs problématiques
  • soutenir toutes les femmes peu importe leurs choix
  • accepter qu’être femme, c’est une définition plurielle : les femmes transgenres, handicapées, stériles, sans souhait d’enfant… sont des femmes.

Et si vous n’aviez pas pensé à célébrer les causes des femmes pour le 8 mars, vous pouvez le faire tout le mois de mars et même toute l’année 🙌

Les femmes et la photographie

La place de la photographie dans le rapport aux corps des femmes

Être femme, c’est grandir avec l’idée que notre corps et notre image ne nous appartiennent pas. Au contraire, c’est vivre sous le poids des injonctions de la société :

Être sage, répondre quand on nous donne la parole mais ne pas trop parler, ne pas porter de voile mais ne trop se montrer, ne pas être trop pudique ni trop vulgaire, être mince mais pas trop maigre, être ambitieuse mais moins qu’un homme et seulement si ça n’empêche pas d’avoir des enfants, avoir l’air jeune, être dévouée à sa famille mais ne pas avoir l’air fatiguée, rester désirable pour son mari mais ne pas donner l’impression de séduire les autres, etc.

La série American Top Model et le livre Le Dico des filles qui ont bercé toute une génération de Françaises et Polynésiennes sont la vitrine de ce que les femmes ont subi et continuent à subir de la part de la société.

Je le vois en photographie : dès leur plus jeune âge, les adultes imposent beaucoup plus aux filles qu’aux garçons comment poser et se comporter devant l’appareil photo (main sur la hanche, ventre rentré). Les femmes verbalisent beaucoup plus des complexes physiques que les hommes.

Il faut dire également que la photographie est un milieu très genré.
À l’aube du bicentenaire de la photographie (procédé découvert en 1827 en France), les photographes français sont toujours majoritairement des hommes (source : Observatoire de la Mixité dans le domaine photographique).

À l’inverse, les femmes sont sur-représentées dans les publicités et leur image est sexualisée. Un exemple local très banal et actuel : la publicité des boissons Arizona qui montre une femme prête à tirer dans un univers far west (affiche publicitaire visible à Taapuna après la passerelle dans le sens Paea – Papeete). De la femme, on ne voit que le haut de ses jambes et son fessier, habillé d’un boxer donc très moulant et échancré. La femme est sexualisée pour vendre des boissons sucrées, mais on retrouve cet usage également pour des pubs de voiture, d’alcool… où la femme sert pousser les hommes à l’achat. La femme devient bien de consommation.

En photographie, on peut affirmer que la femme trouve surtout une place objectifiée devant l’objectif (sans mauvais jeu de mots).

La responsabilité des photographes

L’image de la femme est encore très contrôlée par la société, et les photographes ont un rôle à jouer.

Être photographe, c’est avoir un pouvoir. Avec le pouvoir vient la responsabilité.

Chaque photographe choisit de :

Soit se conformer à ce que la société impose et n’être qu’exécutant des DA ( = le choix par défaut et de la facilité),
Soit façonner la société telle qu’on veut qu’elle soit.

Ainsi, dans le premier cas, il y a encore des photographes qui imposent leurs tenues aux femmes. Sous couvert de les « aider à reprendre le pouvoir de leur féminité », ils vont exiger de porter des maillots échancrés, d’être topless sous les cheveux détachés, et de prendre des poses aguicheuses. Si c’est ce que les femmes photographiées veulent, ok, mais leur pose-t-on toujours la question ou laisse-t-on le male gaze leur dicter insidieusemenet les codes de beauté et d’acceptation des femmes ?

Pour ma part, je veux une société qui donne de la place à toutes les femmes, qui entend le choix de chacune et permet toutes les représentations.

C’est pourquoi lorsque je photographie les gens pour leurs propres souvenirs (mariage, séance photo de couple, famille…), je demande aux personnes de choisir en priorité des tenues dans lesquelles elles se sentent bien et à l’aise pour que chacune et chacun se (ré)approprie la perception de son corps.

C’est aussi la raison pour laquelle j’accueille avec beaucoup de gratitude et de bienveillance les personnes qui se qualifient de « non photogéniques ». J’en profite pour rappeler qu’être photogénique, ce n’est pas quelque chose qui nous définit, c’est une perception qui diffère selon chaque regard et c’est donc totalement subjectif.

Enfin, c’est la raison pour laquelle je demande toujours aux personnes qui passent devant mon objectif de me dire si elles ont des idées de photos avant que j’en propose, et que tout le long de notre temps ensemble, elles sont libres de partager leurs idées de photos avec moi pour qu’on les réalise ensemble.

Car il faut rappeler un point essentiel : les photos que nous réalisons pour les gens, ce ne sont pas juste des occasions de plus de publier notre travail en tant que photographe. Pour les personnes photographiées, les photos que nous leur livrons agissent souvent comme un miroir de leur valeur.
Tâchons de montrer le plus possible la vraie valeur de chaque femme, sans injonction.

Être une photographe femme

Pour moi, être une photographe femme, c’est :

Devoir se faire une place dans un secteur encore très masculin. D’ailleurs, êtes-vous capables de citer des photographes femmes renommées localement ou internationalement ?

Avoir réellement conscience des injonctions qui pèsent sur les femmes et leurs corps.

Offrir un espace safe, sécurisant.

Avoir conscience de la beauté dans la diversité et la pluralité des corps et des personnalités.

Poser un regard féminin, un female gaze, qui voit sans sexualiser.

Savoir à quel point le regard d’autrui peut impacter la confiance en soi, positivement ou négativement.

Entendre les complexes et accompagner.

Voir les femmes. Toutes les femmes.

En ce 8 mars 2026, je profite de cette tribune pour rendre hommage à toutes les collègues féminines qui prennent le plus grand soin des autres femmes. Parmi elles :

Manutea Rambaud

Cartouche Louise-Michèle

Doris Ramseyer

With love 🌿

Vaikehu